Un peu d’honneur

12 juin 2009
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dalai-lama-citoyen-d-honneurVoilà pour un billet qui n’est pas directement politique, encore que, mais par les temps qui courent j’ai pensé qu’il pouvait être intéressant de se plonger un peu sur un mot assez dévoyé ou caricaturé, « l’Honneur« , souvent par ceux-là même qui en manquent cruellement. Vous aurez ou avez eu l’occasion de le noter.

L’honneur est un sentiment humain qui est protégé par le droit pénal comme certains autres sentiments tels que la dignité. Il n’est pas envisageable qu’il soit délibérément porté atteinte à l’honneur d’une personne sans que ce comportement se voit sanctionné.

L’honneur pourrait se définir comme le sentiment éprouvé personnellement par une personne s’agissant de la conception qu’elle se fait d’elle-même et de ses devoirs. Il s’agit d’un renvoi à l’estime qu’on a de soi (et non à l’estime que peut ressentir le public comme dans l’hypothèse de la considération.)

Le droit pénal protège contre toute atteinte pouvant être portée à l’honneur que ce soit d’une personne isolée ou celle d’un corps constitué : les comportements atteignant l’honneur sont incriminés c’est à dire définis pénalement et assortis d’une sanction pénale.

En Occident, l’honneur fut d’abord associé au fait d’être bien né et d’être ainsi capable, dans l’action, d’une grandeur pouvant dépasser les exigences du strict devoir.«Qu’est ce que l’honneur, c’est la force de l’âme animée ou réveillée par le devoir, et qui quelquefois même, nous porte au-delà de ce qu’il prescrit.» (Ste-Foix) Les honneurs devinrent ainsi les signes distinctifs du rang, de la place occupée dans la hiérarchie sociale.

Plus tard le mot honneur ne sera plus associé à la valeur, mais au simple fait d’être né. À la veille de la Révolution française, Chamfort, témoin de la montée de l’égalité, écrira:

«C’est une vérité reconnue que notre siècle a remis les mots à leur place; qu’en bannissant les subtilités scolastiques, dialecticiennes, métaphysiques, il est revenu au simple et au vrai, en physique, en morale et en politique. Pour ne parler que de morale, on sent combien ce mot, l’honneur, renferme d’idées complexes et métaphysiques. Notre siècle en a senti les inconvénients; et, pour ramener tout au simple, pour prévenir tout abus de mots, il a établi que l’honneur restait dans son intégrité à tout homme qui n’avait point été repris de justice. Autrefois ce mot était une source d’équivoques et de contestations; à présent, rien de plus clair. Un homme a-t-il été mis au carcan, n’y a-t-il pas été mis ? Voilà l’état de la question. C’est une simple question de fait, qui s’éclaircit facilement par les registres du greffe. Un homme n’a pas été mis au carcan : c’est un homme d’honneur, qui peut prétendre à tout, aux places du ministère, etc.; il entre dans les corps, dans les académies, dans les cours souveraines. On sent combien la netteté et la précision épargnent de querelles et de discussions, et combien le commerce de la vie devient commode et facile.» (Maximes)

Dans cette perspective, l’honneur appartient à tous les êtres humains. On ne peut pas le mériter, on ne peut que s’en montrer indigne en commettant un crime.

Si l’on a fait de l’honneur une chose si commune c’est parce qu’on voyait, à l’instar de Voltaire, plus de vanité que de vertu dans les actions accomplies sous le signe de l’honneur.

«Cet honneur étranger, parmi nous inconnu
N’est qu’un fantôme vain qu’on prend pour la vertu
C’est l’amour de la gloire et non de la justice
La crainte du reproche, et non celle du vice.» (Voltaire, Alzire)

À quoi Chamfort fera écho : «L’amour de la gloire, une vertu ! Étrange vertu qui se fait aider par l’action de tous les vices; qui reçoit pour stimulants l’orgueil, l’ambition, l’envie, la vanité, quelquefois l’avarice même !» (Maximes) Cette lucidité réductrice annonce la façon dont Freud tournera le mot honneur en dérision sans choquer personne.

« A Venusberg, il a oublié honneur et devoir!

Un sentiment tel que l’honneur offre une longue résistance avant de disparaître. Après la révolution, Napoléon sentit la nécessité de rétablir l’honneur. Ce qu’il fit en donnant de nouveaux titres noblesse et en créant la Légion d’honneur. Il avait dans son armée trop de soldats courageux pour offrir une ville à chacun. Il leur offrit donc une médaille qui, aux yeux de certains, allait avoir autant de valeur qu’une ville. Telle est la force du besoin d’être reconnu.

Comme le rappelle P.J. Dessertine, à propos du mot ciel, «il n’y a pas d’oraison funèbre pour les mots qui tombent en désuétude,» on ne leur rend pas les derniers honneurs. Leur perte passe inaperçue. Le mot honneur, comme les mots ciels, vertu, grâce, gloire, a perdu son droit de cité.

honneur-et-victoireMais l’humanité peut-elle se passer d’un tel mot. Il semble bien que l’honneur sous une forme ou une autre ait existé dans toutes les cultures, comme chez les peuples de l’Amérique du Nord centrale que décrit Ruth Benedict dans Échantillons de civilisation. «L’honneur dans la guerre y est ce qu’il y a de plus important pour tous les hommes. Le thème constamment répété à celui qui arrive à l’âge d’homme, ainsi que celui qui doit être prêt pour la guerre à tout âge, est un rituel magique pour obtenir la victoire. Ils ne se torturent pas les uns les autres, mais ils s’infligent la torture à eux-mêmes; ils se découpent des bandes de chair aux bras et aux jambes, ils se tranchent des doigts, ils portent de lourds poids suspendus par des crocs à la poitrine ou aux muscles des jambes ; leur récompense, par la suite, ce seront des prouesses plus grandes encore sous la forme de prouesses guerrières.»

On peut estimer excessif ce prix à payer pour l’honneur, mais le prix de l’honneur a toujours été élevé, ce qui met en relief son caractère essentiel.

L’honneur authentique est l’éclat de la vertu, son aura. Cet éclat est l’écho de la vertu dans la société, le signe qu’elle est reconnue et admirée. Là où la vertu est condamnée à demeurer sans écho et donc sans éclat, elle n’est accessible qu’à quelques grands solitaires. D’où la nécessité de continuer à cultiver l’honneur, de considérer les critiques dont il a été l’objet comme des invitations à retrouver son vrai visage. L’honneur est un intermédiaire nécessaire entre les idéaux et le commun des mortels. Simone Weil l’a compris. C’est pourquoi elle a rangé l’honneur parmi les besoins de l’âme humaine.

«L’honneur est un besoin vital de l’âme humaine. Le respect dû à chaque être humain comme tel, même s’il est effectivement accordé, ne suffit pas à satisfaire ce besoin ; car il est identique pour tous et immuable ; au lieu que l’honneur a rapport à un être humain considéré, non pas simplement comme tel, mais dans son entourage social. Ce besoin est pleinement satisfait, si chacune des collectivités dont un être humain est membre lui offre une part à une tradition de grandeur enfermée dans son passé et publiquement reconnue au-dehors.

Par exemple, pour que le besoin d’honneur soit satisfait dans la vie professionnelle, il faut qu’à chaque profession corresponde quelque collectivité réellement capable de conserver vivant le souvenir des trésors de grandeur, d’héroïsme, de probité, de générosité, de génie, dépensés dans l’exercice de la profession.

Toute oppression crée une famine à l’égard du besoin d’honneur, car les traditions de grandeur possédées par les opprimés ne sont pas reconnues, faute de prestige social.
C’est toujours là l’effet de la conquête. Vercingetorix n’était pas un héros pour les Romains. Si les Anglais avaient conquis la France au XVe siècle, Jeanne d’Arc serait bien oubliée, même large mesure par nous. Actuellement, nous parlons d’elle aux Annamites, aux Arabes ; mais ils savent que chez nous on n’entend pas parler de leurs héros et de leurs saints ; ainsi l’état où nous les maintenons est une atteinte à l’honneur. L’oppression sociale a les mêmes effets. Guynemer, Mermoz sont passés dans la conscience publique à la faveur du prestige social de l’aviation ; l’héroïsme parfois incroyable dépensé par des mineurs ou des pêcheurs a à peine une résonance dans les milieux de mineurs ou de pêcheurs.

Le degré extrême de la privation d’honneur est la privation totale de considération infligée à des catégories d’êtres humains. Tels sont en France, avec des modalités diverses, les prostituées, les repris de justice, les policiers, le sous-prolétariat d’immigrés et d’indigènes coloniaux… De telles catégories ne doivent pas exister.
Le crime seul doit placer l’être qui l’a commis hors de la considération sociale et le châtiment doit l’y réintégrer.»

Source: Simone Weil, L’Enracinement.

En Europe la patrie de l’honneur c’est l’Espagne, la terre du Cid et de Don Quichotte. Pour le philosophe Miguel de Unamuno, la renommée, voisine de l’honneur, est l’ombre de l’immortalité. À propos de Don Quichotte, son héros et son alter ego, il écrit : «Le pauvre et ingénieux hidalgo ne chercha pas un avantage passager, ni une récompense corporelle, mais un nom et une renommée éternelles, mettant ainsi son nom au-dessus de lui-même. (La vida de don Don Quijote y Sancho)

Un autre penseur méditerranéen, admirateur de l’Espagne, Gustave Thibon, aura contribué à réhabilité le mot honneur, en le situant à sa juste place, à l’abri des abus dont il a été l’objet.

Il suffit d’accorder un peu d’attention à ses pensées sur l’honneur, des bêtes…ou de l’âme, pour comprendre que ce mot est indispensable, que le perdre à jamais ce serait renoncer à un sentiment qui peut encore donner un sens à la vie quand les recours habituels ont été épuisés.

«Bande publicitaire d’un ouvrage sur le génocide du Cambodge :  » Il faut lire ces pages pour se faire une idée du degré d’animalité auquel l’homme peut descendre.  » Pour l’honneur des bêtes et par respect de la vérité, parlons de monstres ou de démons, mais n’évoquons pas l’animal. Pauvres bêtes dont la cruauté est si innocente dans sa cause et si limitée dans ses effets! Le mal, comme l’héroïsme, fait la preuve de la différence métaphysique entre l’homme et l’animal.»

«Dieu. Ne pas se plier devant sa puissance, se briser devant son innocence. Pour l’honneur de l’âme et non par orgueil du moi…» Source: Le voile et le masque.

C’est à l’honneur que selon Hannah Arendt, Ernst Jünger doit d’avoir pu d’avoir pu offrir une résistance au culte du chef.

«Les Journaux de guerre d’Ernst Jünger offrent peut-être l’exemple le meilleur et le plus honnête des immenses difficultés auxquelles l’individu s’expose quand il veut conserver intact son système de valeurs morales et son concept de vérité en un monde où vérité et morale ont perdu toute forme identifiable d’expression. Malgré l’indéniable influence que les premiers travaux de Jünger ont exercée sur certains membres de l’intelligentsia nazie, il a été du premier au dernier jour du régime un opposant actif au nazisme, montrant par là que le concept d’honneur, un peu désuet mais répandu jadis parmi le corps des officiers prussiens, suffisait amplement à motiver une résistance individuelle.»

Source: Ernst Jünger, L’Âge d’Homme, Les Dossiers, Lausanne, 2000.

Y a-t-il encore une place pour l’honneur dans les démocraties libérales, où dans la perspective de la division tripartite de l’âme, l’on néglige le coeur, siège du sentiment de dignité, d’honneur, pour concentrer toute sa considération sur la tête qui calcule et le ventre qui consomme.

C’est à Platon, plus précisément à son grand ouvrage intitulé La République, que l’on remonte toujours pour trouver le modèle de la division tripartite de l’âme. «Mais ce qui est difficile, écrit-il, c’est de décider si tous nos actes sont produits par le même principe ou s’il y a trois principes chargés chacun de leur fonction respective, c’est-à-dire si l’un de ces principes qui est en nous fait que nous apprenons (Noos), un autre que nous nous mettons en colère (Thumos), un troisième que nous recherchons le plaisir de manger, d’engendrer… (Epithumia).» Voici donc de nouveau la tête, le cœur et le ventre, la tête étant le lieu de la raison, de la pensée, le ventre celui du désir. Il ne faudrait toutefois pas limiter le cœur à la colère au sens que nous donnons à ce mot. Le Thumos est en réalité le siège du courage, du sentiment de dignité, de fierté, d’honneur.

De manière dérivée on présente le terme honorable pour parler du caractère acceptable, mais plus banal, d’un individu, d’un comportement ou d’un résultat : ce comportement est honorable (digne ou seulement, il s’est bien acquitté d’une tache, il s’en est tiré honorablement, cette tâche est à son honneur…). Cela peut se réaliser dans l’action, dans le comportement et la conduite, voire dans l’abnégation ou l’abstention (ne pas s’abaisser, se déshonorer à faire telle chose, avoir le courage de ne pas réagir, ou de supporter, etc).

Par les temps qui courent l’honneur est un mot qui devrait être remis « à l’honneur ». Si autour de soi on peut identifier des personnes « d’honneur », elles sont  précieuses, il est conseillé de les identifier et de conserver précieusement.

2 Responses to Un peu d’honneur

  1. Lolandine on 12 juin 2009 at 23:45

    une vertu essentielle que si peu de gens cultivent… merci de ce rappel ! moi j’en connais un près de moi et il sait que je sais… :) je le garde précieusement

    amicalement

  2. Gilles on 15 juin 2009 at 16:07

    l’honneur ne sert à rien car c’est une qualité ou une notion qui ne se monnaye pas et qui encombre la plupart des gens…
    résultat on aime les gens qui en ont ou qui respectent l’honneur mais on déteste les mêmes lorsqu’ils en ont car ils nous dérangent dans nos propres turpitudes…

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